Revue de livre: "Repensons l'économie" de Eva Smets
- Bertrand Larsy
- 13 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 janv.
Ca faisait plusieurs fois que je passais devant ce livre, mis en évidence dans la librairie. La théorie du donut est un terme plutôt en vogue dans les milieux "alters", j'ai avantage à m'y familiariser pour continuer à toucher un public large dans ma propre tentative de transmission de connaissance.

J'ai donc finit par l'acheter, et je l'ai lu plutôt lentement, par petits morceaux.
Ce que j'aime
Efficace
C'est concis, sans être superficiel. Et ce malgré qu'il soit facile à lire.
En passant: cet attribut de la plume d'Eva Smets est certainement quelque chose que je devrais travailler de mon côté 😅
C'est bien distillé: L'auteure arrive à brosser l'ensemble d'un paysage économique relativement complexe par petits morceaux. Combiné à la concision, ça donne une grande efficacité d'appréhension de la réalité qu'elle décrit;
C'est "local", inspirant, constructif
Je l'ai un peu acheté pour ça: le sous-titre parle de "recettes belges", et j'ai justement du mal à voir ça dans mon environnement.
Effectivement, le livre montre quand même une belle richesse d'initiatives belges. On peut se poser la question du pourquoi on en entend pas plus parler, mais c'est déjà pas mal qu'on les trouve quand on les cherche.
On découvre, ou redécouvre:
l'économie sociale, faussement désignée comme "pas rentable"
le commerce équitable, logique, vu la carrière de l'auteure
les coopératives: quand on remplace les actionnaires par des consomm'acteurs. Ca me fait penser aux organisations autonomes décentralisées, qui sont aussi une forme d'initiative collective, mais beaucoup plus flexible, il me semble.
l'agro-écologie, porte de sortie royale de la crise alimentaire
l'économie des soins: 100% essentielle, mais 100% ignorée du système actuel
moultes recherches belges trop peu connues - mais au trouvailles inspirantes - sur la pauvreté, l'immigration, les inégalités, ...
Cette liste n'est pas exhaustive, le livre est encore plus riche que ça.
Ce qui me manque
Gros angle mort
Sans surprise: pas d'explication de l'économie de croissance, et de la création monétaire qui en est la clé de voûte. Le livre dénonce abondamment la course au profit, et les inégalités, sans chercher à en faire un diagnostic, alors que ce sont précisément les deux attributs de l'économie de croissance: la croissance obligatoire, et la concentration des richesses.
Que ce soit dans ce livre ou tant d'autre, la conséquence est que le lecteur ne perçoit pas l'urgence d'agir. Sur ce point, "La machine à détruire" fait un meilleur travail, et isole bien l'implacabilité destructrice et constante du système dominant.
Voir aussi: Une ex-banquière qui dézingue les banques
Posture qui mène au status quo
L'absence d'explication de l'économie de croissance amène à une conclusion - pas explicitement avouée dans le livre - que les ultra riches sont mauvais, et les pauvres sont des victimes. C'est malheureusement très fréquent dans les livres qui traitent de politique ou d'économie: on reste dans un triangle de Karpman, avec ici:
Les ultra-riches en persécuteurs
Les pauvres en victime
Les citoyens éclairés en sauveurs
Il ne faut pas se leurrer, ces rôles existent vraiment. Mais rester chacun dans son rôle est la garantie de les perpétuer sous une forme ou l'autre.
Pour sortir d'un triangle de Karpman, il faut le reconnaître, et le quitter. Ca à l'air facile, dis comme ça. Pourtant, les gens qui sont dans ces rôles ont généralement tendance à attendre que la souffrance que génère le status quo soit plus forte que la peur du changement.
Dans le contexte du livre, on parle de remettre l'activité humaine sous les limites écologiques, et au-dessus d'un seuil de justice sociale. Je résume la même idée quand je parle de "régénérer le vivant".
Difficile de dire si le moment où on sort de ce gigantesque triangle de Karpman laissera assez de temps pour que les dégâts commis puissent encore être inversés.
Peu "actionnable"
A la fin du livre, on ne sais pas bien quoi faire pour agir.
Il faut quand même rendre justice au livre: il ne promet rien d'autre que de donner des clés de compréhension, et des exemples inspirants. Ca, il le fait très bien.
Mais quand même, ma conviction est qu'on doit vraiment aller beaucoup plus loin, aujourd'hui.
En tout cas, c'est mon but avec "Confiance en Nous", et je suis conscient que j'ai encore pas mal de boulot 😉
En résumé
Un livre bien écrit, accessible et instructif, qui familiarise adéquatement à la théorie du donut - dont l'objectif est la réorientation de l'activité humaine vers la justice sociale ET l'équilibre écologique.
Cependant, bien qu'il remplisse toutes ses promesses affichées, il me paraît trop peu ambitieux dans la recherche d'une transformation chez le lecteur, suivie d'actions concrètes.
Me muer comme ça en critique de livre m'a paru intéressant, mais j'ai envie d'aller plus loin en développant en quoi j'ai l'intention de combler les manques que j'ai - en toute humilité - relevé dans ce livre.
Je ne sais pas encore comment je vais faire ça, ceci dit 🤔
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