Le web coopératif, un nouveau gouffre à ressources ?
- Bertrand Larsy
- 18 avr. 2024
- 6 min de lecture
Avec le financement du terrorisme et le blanchiment d'argent, c'est l'argument préféré des opposants à Bitcoin. On ne peux certainement pas nier que la consommation énergétique, et en matériel informatique est énorme.
Il y a cependant pas mal de facteurs qui nuancent cette débauche de moyens.
Il y a aussi un danger bien plus grave à mon sens: les attaques contre Bitcoin pourraient bien viser le torpillage de tout l'écosystème. Les banques centrales ont mis du temps à comprendre ce qui leur tombait dessus, mais maintenant que c'est fait, elles sortent leurs armes pour essayer de prolonger un système auto-destructeur obsolète: l'économie de croissance.
Et ces armes sont: la désinformation, le jargon incompréhensible, le sensationnalisme, les arguments d'autorité, la caricature, le chantage financier aux pays pro Bitcoin, ...
C'est surtout Bitcoin qui consomme des ressources, mais l'amalgame pourrait porter préjudice à tout le web coopératif.
Grattons la surface, en voyons ce qu'il y a sous le vernis ...
"Coût vérité" des ressources
Si les outils du web coopératif vont permettre de redéfinir ce qui est rentable selon ce que la plupart des gens ressentent, la question ne se posera même plus.
Les coûts de l'énergie et des ressources non-renouvelables monteraient énormément.
Je m'explique:
Aujourd'hui, l'économie de croissance ne chiffre pas la valeur des ressources, mais uniquement le temps humain que prend leur extraction. Donc, tant que c'est pas cher à extraire, on y va, et on utilise un maximum de ressources pour faire de la croissance.
Toute ces activités d'extraction et production demandent beaucoup d'énergie, et là encore, les règles économiques actuelles encouragent à faire tout ce qu'il faut pour en obtenir toujours plus, et à bas coût.
Pour peu que le choix lui soit donné, personne ne laisserait perdurer cette manière de faire, en particulier au vu des effondrements de la vie en cours. Les ressources non-renouvelables doivent rester le plus longtemps possible où elles sont, et les humains doivent réduire le plus rapidement possible leur dépendance à ces ressources.
Aucune société libre et informée ne continuerait à augmenter sa production d'énergie comme l'économie de croissance l'impose.
Ca pourrait prendre la forme d'une augmentation rapide des prix, ou d'une collectivisation de ces ressources avec quotas selon des objectifs sérieux de régénération du vivant.
Dans tous les cas, ces ressources seraient tellement plus difficile à se procurer qu'il y en aurait beaucoup moins pour du minage de Bitcoin. En plus, ça ne changerait absolument rien pour Bitcoin, qui marcherait tout aussi bien avec 50 fois moins d'électricité et d'ordinateurs, nous allons en parler maintenant ...
Le fonctionnement en "preuve de travail" ajuste la consommation des ressources à leur prix
La consommation d'électricité est particulièrement intense sur des blockchains comme celle de Bitcoin. C'est une blockchain qui fonctionne avec un système appelé la "preuve de travail". On entend souvent que c'est de l'énergie gaspillée, mais ce n'est pas tout à fait vrai: au plus la puissance de calcul - donc la consommation électrique - est grande, au plus le réseau est sécurisé.
En fait, c'est une question économique: les noeuds du réseau Bitcoin ajoutent de la puissance de calcul au réseau tant que ce qu'ils gagnent en récompense est supérieur à leur investissement. Le réseau Bitcoin est programmé pour ajuster une "difficulté" de minage en fonction de la puissance de calcul totale du réseau. Au plus grande la puissance de calcul, au plus grande la consommation d'électricité pour miner un bloc, et au plus grande la sécurité du réseau.
Si l'électricité devient plus chère, moins de matériel de minage sera mis en ligne, car pas rentable, et le réseau Bitcoin diminuera la "difficulté" de minage, et donc la consommation électrique requise pour miner un bloc sur la blockchain.
En une phrase: Bitcoin consomme beaucoup d'électricité parce qu'elle est bon marché.
Ce fonctionnement est pensé pour rendre une attaque du réseau économiquement infaisable. La seule attaque sérieuse sur Bitcoin consisterait à fournir une puissance de calcul supérieure ou égale à 51% du total, pour pouvoir y ajouter des blocs au contenu erroné. Expliquer ceci plus en détail ici serait vraiment très laborieux. Ce qui est intéressant
est que le réseau s'ajuste en permanence pour qu'une attaque du réseau soit économiquement infaisable au prix actuel de l'électricité. Donc si les prix de l'énergie montent, la consommation du réseau diminuera, tout en restant "trop cher" à attaquer.
Bitcoin n'est gourmand en énergie que si celle-ci est abondante et bon marché. Si elle est plus chère, le réseau consomme moins, et garde le même niveau de fonctionnalité.
On peut aussi mentionner que les fermes de minages se concentrent là où l'électricité est la moins chère, c'est à dire là où il n'y a pas assez de demande pour le moment (barrage hydroélectriques, parcs solaires quand il fait plein soleil, parcs éoliens soumis à des grands vents, centrale nucléaire peu pilotable, ...
Comme les centrales à charbon, au bois, au gaz ou au pétrole sont pilotables (on peut facilement diminuer ou arrêter la production d'électricité), les mineurs ne s'y installent pas, car le prix de l'électricité y est supérieur.
C'est pour ça qu'il n'est pas rentable de miner avec un ordinateur domestique: le prix domestique de l'électricité est trop élevé, et coûterait plus cher que les Bitcoins gagnés.
Tout ça relativise quand même l'empreinte de Bitcoin.
La question pertinente reste dès lors: pourquoi l'énergie est bon marché ?
C'est précisément ce à quoi j'ai répondu au point précédent.
D'autres fonctionnements de blockchain émergent
Les autres fonctionnements, dont le plus répandu, la "preuve d'enjeu", utilisent d'autres techniques pour empêcher les attaques des réseaux. Ces méthodes n'entraînent pas de consommation d'électricité intensive. Il n'y a pas de chiffre précis, mais l'ordre de grandeur est que les consommations sont 100 fois moindres qu'en "preuve de travail".
Si on regarde l'ensemble du web coopératif, les fonctionnements de blockchain sobres en énergie sont ultra-dominants.
Cependant, on a pas autant de recul sur ces méthodes. La blockchain Bitcoin n'a pas été hackée depuis 2008, et elle contient énormément de potentiel économique. Ethereum, qui est en preuve d'enjeu depuis plusieurs années, est aussi un gros appât pour des hackers, et n'a pas non plus été hackée. Chaque année qui passe accroît la confiance dans les différents fonctionnements, et on peut pour l'instant espérer que les plus gourmands seront abandonnés à terme.
Le service bancaire que Bitcoin pourrait remplacer a aussi une empreinte
Si on devait choisir entre Bitcoin et le système bancaire international pour transférer de la valeur d'un bout à l'autre du globe, je me demande bien ce qui émergerait d'une comparaison de leur empreinte respective.
Les banques ont aussi des serveurs à sécuriser, des data centers dupliqués pour pallier aux attaques terroriste et aux catastrophes naturelles, des systèmes bureautiques complets pour leurs employés, ...
Ne parlons même pas de l'impact de leurs investissements: armement, extraction minières à gogo, financement toujours grandissant des énergies fossiles, ...
Je ne suis pas en mesure de comparer l'empreinte de Bitcoin et du secteur financier, mais comme on dirait dans certaines régions: "y a match" 😉
Le web coopératif pourrait éliminer la cause de la destruction du vivant
Encore une fois, comparons ce qui est comparable:
D'un côté, la consommation de ressources des milliers d'ordinateurs en réseau - en tenant compte des facteurs relativisants cités ci-dessus
De l'autre côté, la clé de voûte d'un système antidémocratique, entièrement dédié à extraire, produire, et consommer toujours plus (l'économie de croissance, pour les distraits)
J'imagine que je vais perdre quelques lecteurs au passage, mais j'assume: on considère que la constante montée de l'empreinte écologique humaine vient de la nature égoïste, cupide, court-termiste, ... de l'humain.
Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est un mensonge total, nous avons ces traits en nous, mais une fois:
qu'on a compris les bases de l'économie de croissance
qu'on a constaté que les sciences humaines observent aussi énormément de comportement altruistes dans d'autres contextes (je conseille le livre "L'entraide, l'autre loi de la jungle")
qu'on change son biais d'observation au quotidien, voyant les causes plus profondes des comportements humains "égoïstes"
... on comprend qu'une grande partie de ces attitudes auto-destructrices sont poussées par un système dépassé.
Si une économie au service de l'humain émerge, elle arrêtera la destruction du vivant, par simple désir de survie. L'histoire verra alors les ressources consommées par Bitcoin comme un bien faible coût.
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