Jetons numériques: le revers de la médaille
- Bertrand Larsy
- 10 mars 2024
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 avr. 2024
Ma position est clairement en faveur de l'émergence d'un écosystème monétaire composé de jetons librement échangeables entre eux.

C'est bien beau tout ça, mais quel est le côté obscur de cet écosystème ?
J'entend souvent plusieurs oppositions quand on parle de cryptomonnaies ou autres jetons numériques, j'essaie ici y répondre adéquatement.
Voir:
Concentration des richesses
Une opposition classique quand on parle des cryptomonnaies, et particulier Bitcoin, est que la concentration des avoirs dans les mains d'une minorité est tout aussi importante dans les cryptomonnaies que dans l'économie classique.
A mon avis, l'objection est fondée, mais comme dans toute innovation technique, ceux qui achètent tôt gagnent beaucoup, et j'encourage chacun à en profiter à hauteur de sa capacité d'épargne.
D'autre part, la vraie innovation de Bitcoin, c'est sa création monétaire déterministe:
Les ordinateurs qui soutiennent le réseaux gagnent des bitcoins en proportion de leur puissance de calcul. La fréquence de création de ces bitcoins de récompense est stable, mais est divisée par 2 tous les 4 ans.
Ca veut dire que le pouvoir de création monétaire dans Bitcoin disparaîtra à terme, et ce seront uniquement les forces vives, les gens qui travaillent dans la vraie vie, qui détermineront la valeur de Bitcoin - en l'acceptant en paiement, ou pas.
Enfin, Bitcoin n'est pas une monnaie monopolistique comme les actuelles monnaies nationales. Si la situation de concentration se maintient, et que ça gêne les forces vives, d'autres cryptomonnaies plus égalitaires verront le jour, Bitcoin sera déserté, et donc son prix tombera à presque zéro.
Je ne pense même pas qu'il faille organiser un tel boycott dans un écosystème monétaire libre, ce sera juste le résultat passif des choix individuels.
A l'inverse des monnaies nationales, un boycott de Bitcoin en cas de concentration excessive des richesses est non seulement possible, mais très simple.
Dans tout les cas, aujourd'hui, Bitcoin est le parfait cheval de Troie pour entrer dans la finance classique, en apportant à sa traîne un nouveau système monétaire - qui a plutôt la forme d'un écosystème de jetons variés et libres. Rappelons que personne n'est en mesure de contrôler ces réseaux, et ils reflèteront donc les intentions de leurs utilisateurs.
Je pense que la finance traditionnelle va se ruer dessus, car elle ne connait pas d'autre système lui permettant de rester dominante à court terme, les monnaies nationales étant en passe d'imploser.
Ensuite, les gros acteurs de la finance traditionnelle devront faire un choix:
s'adapter au nouveau paysage monétaire vraiment libre
voir leurs jetons à richesse mal répartie perdre toute leur valeur, car trop peu de gens les accepteront en paiement
Mon conseil reste donc d'avoir des jetons actuellement populaires, puis de racheter d'autres jetons plus prometteurs au fur et à mesure des bénéfices réalisés, et en tentant de revendre ceux qui deviennent obsolètes - si jamais ça arrive. C'est en fait une gestion de patrimoine en "bon père de famille".
Comme si c'était pas déjà assez compliqué, il y a pas mal de projets d'extension de l'utilité de Bitcoin, notamment des contrats intelligents, qui sont en cours de développement. On pourrait donc se retrouver avec un Bitcoin qui n'est pas seulement "l'or numérique", donc un jeton dont la valeur tient uniquement à sa rareté et son réseau inarrêtable, mais un jeton donnant accès à une pléthore d'applications grâce aux contrats intelligents. A suivre, ...
Consommation de ressources
Ce sujet à lui seul fait l'objet d'un article.
En résumé:
C'est Bitcoin qui consomme le plus de ressources, de loin
Son fonctionnement n'est gourmand que parce que les ressources sont bon marché
Les ressources bon marché au mépris de leur empreinte écologique, c'est l'économie de croissance qui fait ça, pas Bitcoin
Le fonctionnement de Bitcoin, qui utilise de l'énergie pour augmenter la sécurité du réseau, est plutôt minoritaire dans le web coopératif
L'empreinte du secteur financier qui critique celle de Bitcoin est loin d'être faible
Voir sur ce sujet:
"Surtechnologisation"
Le web2, principalement incarné par les réseaux sociaux et le "cloud", est en fait un compromis entre la vision originelle d'Internet et l'économie de croissance. Donc, au lieu d'avoir une libération totale du traitement de l'information (et l'argent n'est qu'une information, en fait), on a eu une libération de la création d'information, mais son modèle économique est resté dans les monnaies à croissance.
Donc, le web2 n'est qu'une machine à vendre via la publicité, même si ses bénéfices sont indéniables pour les gens qui l'utilisent dans un but inspiré.
Le système monétaire à croissance - dont le web2 fait partie - renvoie cette image de "folle course en avant" vers toujours plus de confort et de technologie.
La complexité technologique utilisée à ces fins serait, je pense, beaucoup plus engageante à comprendre si son objectif était rattachable au quotidien, et surtout au quotidien de tous. Les inégalités dans les pays industrialisés n'ont jamais été aussi grandes, et on ne parle même pas de celles entre pays industrialisés et les autres. Si je caricature: on a besoin de guérison humaine et écologique, et on nous donne Tiktok.
Résultat: beaucoup parmi les forces vives n'interagissent qu'avec mesure avec le web2, un peu comme on évite un convive bruyant et superficiel dans un dîner d'affaires.
Ce sentiment de dégoût se généralise au web en général.
Arriver avec la bannière "nouvelle génération du web" va attirer les foules déjà digitalisées - parfois à l'excès - alors que les forces vives vont avoir tendance à s'en détourner encore plus.
Le dégoût de la technologie est compréhensible, et même sain. Il vient de la pollution du web actuel par l'économie de croissance.
C'est un problème très difficile à résoudre à court terme, mais c'est celui auquel je veux m'attaquer. Pour moi, une utilisation saine et mesurée de la technologie de traitement de l'information par les forces vives peut sortir l'humanité de l'ornière. Ce que je vise, avec une foule d'autres acteurs du web, c'est l'émergence du web coopératif comme outil de coordination vers une régénération du vivant.
Complexité, jargon, non lié au quotidien
Je vous propose de remonter 15 à 20 ans en arrière.
Si les réseaux sociaux que vous utilisez aujourd'hui vous avaient été présentés à ce moment, mais dans leur mouture actuelle, et sans leur popularité actuelle, les auriez-vous utilisés ? Probablement que non. J'y vois deux causes:
la foule attire la foule, même dans le monde virtuel, donc un réseau peu utilisé tend à l'être encore moins, et le contraire est vrai aussi
la complexité des outils s'est installée graduellement, à mesure que les utilités des réseaux sociaux ont grandi, jusqu'à devenir indispensable pour se faire entendre
Est-ce que les outils Web3 - que je préfère appeler "web coopératif" - mettrons aussi 10 à 20 ans avant d'être massivement adoptés ?
Je pense que non, parce qu'ils viennent avec un apport massif: un système économique, donc une infinité de possibilités de rémunération.
Voir sur ce sujet:
C'est uniquement parce qu'il émerge des sphères financières que le web coopératif est encore déconnecté du quotidien. Ses outils fondamentaux auront bientôt une foule d'utilités quotidiennes et transformatives. Comprendre ces outils vous transporte immédiatement dans l'action vers un nouveau monde.
Participation aux communs
Aujourd'hui: une fiscalité incompréhensible et inefficace
Dans le système économique actuel, la monnaie unique est présupposée. Donc, c'est facile de la taxer, et pleins de techniques de calcul existent pour tenter de le faire d'une manière qui se veut équitable.
Ca donne malheureusement quelque chose d'incroyablement complexe, où les fiscalistes font gagner des sommes folles à leurs clients, c'est à dire ceux qui peuvent se le payer (ou y sont de facto obligés, sous peine de perdre beaucoup d'argent).
Je pense que toute cette complexité est devenue une friction énorme, et n'a même pas l'avantage de contrer la concentration des richesses propre au système monétaire à croissance.
Ce système finance de plus en plus mal le "non-marchand": enseignement, culture, arts, santé, et ne finance pas du tout l'écologie - en tout cas pas de manière planifiée.
Demain: un écosystème modulaire de jetons
Si on voit un écosystème monétaire basé sur des jetons numériques apparaître et remplacer ce système, la question du financement de ces activités essentielles se pose.
Dans un monde où les médias et l'entrepreunariat sont libérés de l'obligation de croissance, pourquoi continuerait-on à financer aussi mal le "non-marchand" et l'écologie ? Je pense au contraire que des jetons spécifiques à ces secteurs fleuriront et financeront bien mieux ces activités.
Voir aussi:
Un énorme avantage d'avoir des jetons ciblés qui interagissent est qu'on a pas besoin de tous les comprendre pour les utiliser efficacement. On peut juste utiliser et faire évoluer ceux qui nous intéressent dans le cadre de nos activités, et laisser les acteurs des autres secteurs faire évoluer leurs propres jetons.
Les avantages de cette modularité sont déjà bien vécus dans l'Open Source:
Une grande qualité des créations
L'émergence spontanée de communautés de "spécialistes faiseurs"
Des apprentissages accessibles à tous
Une grande inclusivité: le genre, la race, la situation financière n'ont aucun impact sur la reconnaissance des contributions de chacun
Des changements d'approches qui provoquent souvent des bonds en avant - je rappelle que le Web3 émane des communautés Open Source
Une grande variété de métiers impliqués: programmeurs, mais aussi designers graphiques, traducteurs, community managers, testeurs, copywriters, ...
S'il est difficile d'anticiper comment un écosystème monétaire libre pourrait financer les communs, il est certain que ça se fera bien mieux qu'avec le système actuel.
A l'heure où l'urgence écologique et les inégalités entre humains explosent, ce vent de fraîcheur pourrait bien être notre salut. En tout cas, j'y crois fermement.
Conclusion
C'étaient mes réponses aux oppositions classiques aux web coopératif, en particulier à leur innovation la plus visible: les cryptomonnaies. J'espère que vous avez compris que les jetons numériques et autres outils du web coopératifs sont bien plus que de la monnaie électronique.
Si vous êtes au bout de ce billet en l'ayant lu en entier, j'espère vous avoir convaincu de l'incroyable opportunité que le web coopératif représente.
"It is a great time to be alive" C'est une époque idéale pour être en vie
Phrase souvent entendue dans le web coopératif
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